Le long de l’abîme, au-dessus du gouffre, tout près du bord, tout au bord, Mes chevaux, de ma cravache, je les exhorte, je les pousse encore, L’air me manque, le vent me soûle, dans la brume, à belles dents, je mords. Je me délecte d’un frisson de mort, je cours à la mort, je cours à la mort! Eh, ralentissez, mes chevaux, allez, ralentissez! Faites senblant de ne pas entendre mon fouer! Mais sur quels chevaux suis-je tombé? Quels chevaux entêtés! Je n’ai pas eu temps de vivre, je n’aurai pas celui de chanter. Là, mes chevaux boiront alors, là, mon couplet encore Je le chanterai, rester un instant encore près du bord... Je disparaîtrai, duvet sur la main, l’ouragan me balaie, Dans la neige, au matin, en traîneau, un galop va m’emporter Changez donc pour une autre allure, mes chevaux, moins précipitée, Encore un peu, prolongez la route vers le dernier refuge, le dernier! Eh, ralentissez, mes chevaux, allez, ralentissez! N’écoutez pas les ordres de mon fouet! Mais sur quels chevaux suis-je tombé? Quels chevaux entêtés! Je n’ai pas eu le temps de vivre, je n’aurai pas celui de chanter. Là, mes chevaux boiront alors, là, mon couplet encore Je le chanterai, rester un instant encore près du bord... On est à l’heure. Au rendez-vous avec Dieu, il n’est pas de sursis. Mais q’est-ce là? Sont-ce les anges qui ont ces voix qui sonnent faux? Ou n’est-ce pas la clochette qui, de sanglots, s’est affaiblie? Ou est-ce moi qui hurle aux chevaux d’emporter moins vite mon traîneau? Eh, ralentissez, mes cbevaux, allez, ralentissez! Ne volez pas au galop, s’il vous plaît. Mais sur quels chevaux suis-je tombé? Quels chevaux entêtés Je n’ai pas eu le temps de vivre, que n’ai-je au moins celui de chanter, Là mes chevaux boiront alors, là, mon couplet encore Je le chanterai, je veux rester encore près du bord...
© Michel & Robert Bedin. Traduction, 2003